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Agriculture : Pisani et Christiane Lambert vs Marie Antoinette

Bonheur mondial et réchauffement climatiquePour Edgard Pisani, ministre de l’agriculture du Général de Gaulle, la cause était entendue : les petites exploitations agricoles devaient disparaître d’abord pour des raisons sociales, comme en témoigne cette phrase prononcée au Sénat en 1963 : « On ne peut pas, par respect monstrueux pour tout ce qui est petit, maintenir des gens sur des exploitations agricoles qui ne pourront jamais les faire vivre convenablement ». Cette déclaration a été suivie d’effet : la mise en œuvre de la « surface minimum d’installation », soutenue par la majorité des dirigeants agricoles et politiques du moment, a conduit à un agrandissement sans fin des exploitations agricoles, favorisé également et surtout par les progrès techniques.

 Résultat : les petites exploitations, mesurées désormais par leur potentiel de production et par le temps de travail qu’y consacre l’exploitant, et non plus par la surface (un hectare de champagne et un hectare de pâturage extensif, ce n’est pas la même chose), représentent toujours 30 % de nos 450 000 exploitations, mais seulement 7 % de nos surfaces agricoles utiles (SAU)  et moins de 5 % de notre production agricole. De la même façon, 20 % de nos exploitants travaillent moins d’un quart de temps sur leur exploitation. Cela a conduit tous nos médias, y compris les plus sérieux, et notre président de la République, à fustiger le fait que 30 % de nos agriculteurs gagnent moins de 350 Euros par mois, sur la base d’un rapport dont je peux affirmer ... qu’il n’existe pas ! A l’opposé, les grandes exploitations occupent désormais 75 % de notre SAU et procurent au moins 90 % de notre production agricole.

 

La réflexion sur ce sujet prend aujourd’hui un tour nouveau :

 - D’abord, Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, n’utilise plus l’argument social, mais bien l’argument économique, pour prôner une politique agricole plus efficace. Une constatation s’impose à elle comme à tous les experts : depuis quelques années, nous dépendons de plus en plus de l’étranger pour notre alimentation, puisque nous importons de plus en plus de poulets, de plus en plus de fruits, de plus en plus de légumes ... De la même façon,  alors que nous étions le deuxième exportateur mondial de produits agricoles en 2000, nous ne sommes plus que sixièmes, et les résultats de notre solde extérieur agricole dépendent désormais presque uniquement des céréales et de la viticulture. Pour contrer cette évolution, qui pourrait nous conduire à une dépendance dont nous avons vu les inconvénients dans le domaine des vaccins et des masques, la solution, pour la FNSEA, est bien entendu d’améliorer la compétitivité des « exploitations professionnelles », c’est à dire celles qui produisent, qui investissent et qui exportent. Autant dire que les petites exploitations ne font pas partie de ce type de politique.  

 

- Pourtant, de nombreuses associations inspirées par des considérations diverses (défense de la ruralité, de l’environnement, des circuits courts, du lien social et d’un genre de vie plutôt « cool » ...), comme par exemple « Terre de liens », reconnue d’utilité publique,  militent pour l’installation d’agriculteurs sur des exploitations « à taille humaine », c’est à dire petites ou moyennes. Ils s’opposent à l’agrandissement de nos exploitations agricoles, alors que cet agrandissement existe partout dans le monde depuis que le progrès technique a permis à un agriculteur de produire beaucoup plus en moins de temps. Cela n’est pas nouveau : dans les années 1960, un sénateur communiste avait proposé que les aides publiques à l’élevage laitier soient réservées aux exploitations  de moins de 5 vaches. Aujourd’hui, il existe aussi des dirigeants politiques comme Anne Hidalgo qui estiment que l’agriculture urbaine a de l’avenir et doit être aidée, surtout quand elle « fleurit » sur les toits de tours qui baignent par ailleurs, paraît-il, selon les écologistes parisiens, dans un  air extrêmement pollué ... De tous temps également, il a existé des exploitations à temps partiel qui peuvent être des exploitations de loisir, de weekend ou de retraite. Ce qui est nouveau, c’est que les promoteurs de ces petites exploitations défendent aujourd’hui l’idée que ces petites exploitations peuvent, elles aussi, être « compétitives », ce qui reste à démontrer dans le durée, et qui ne saurait sans doute exister que dans certaines productions comme le maraîchage : on imagine mal un agriculteur gagnant correctement sa vie avec 10 hectares de blé et /ou 1O vaches ...            

 

Contrairement aux idées reçues, Marie Antoinette n’a jamais joué à la fermière, mais elle reste le symbole d’une agriculture idéale qui cumulerait tous les avantages : elle serait à la fois « compétitive », créatrice de liens sociaux et d’emploi, bonne pour la santé, pour l’environnement, pour l’aménagement du territoire, pour les agriculteurs, pour les consommateurs et pour les citoyens ...

 

Sans doute serait-elle aussi dévoreuse de fonds publics : « Terre de liens » propose évidemment que les « milliards de Bruxelles » aillent prioritairement aux petites exploitations, et non pas aux grandes exploitations « industrielles » ...

 

Question : les aides publiques en faveur de l’agriculture doivent-elles aller aux exploitations qui fournissent 90 % de notre production agricole, qui investissent, qui exportent et qui sont confrontées à la concurrence mondiale, ou plutôt aux petites exploitations pour lesquelles la tenue d’une comptabilité, le passage à la TVA et l’imposition au bénéfice réel constituent des obstacles infranchissables, voire des gros mots ?

 

Dans la vie, on croit toujours qu’il faut choisir, alors que, le plus souvent, il faut doser. Il est vrai que le dosage actuel des aides publiques, à Paris comme à Bruxelles, est favorable aux exploitations professionnelles ; s’il devait s’inverser, cela signifierait que notre politique agricole deviendrait une composante de notre politique sociale et environnementale, et non plus de notre politique économique. Le risque serait alors, sans doute assez rapidement, une diminution de notre indépendance alimentaire. Ce jour-là, dès la première crise, ce ne sont pas seulement les vaccins qui manqueraient ; ce seraient également les rayons alimentaires qui seraient vides.  Chacun peut rêver avec Marie Antoinette à une agriculture idéale, mais il arrive aussi que la réalité vienne briser ce type de rêve.

 

La réalité alimentaire de notre monde tient en deux chiffres : 700 millions de personnes encore sous-alimentées, et 700 millions d’obèses. Il faut donc produire mieux et écouter d’une oreille les musiques de type « Marie Antoinette », mais sans oublier qu’il faut continuer à produire plus, notamment pour sauvegarder notre indépendance alimentaire et parce que  les pays touchés par la sous-alimentation devront encore, pendant longtemps hélas, importer les produits agricoles  des pays développés et émergents pour se nourrir. Il faut donc, dans les pays développés et émergents, et y compris en France, continuer à écouter Christiane Lambert.    

 

Pierre le Roy, juin 2021