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Spinoza

Ni rire, ni maudire, ni pleurer, comprendre
(Spinoza)

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Jéricho sans trompettes ...

KhorgosSelon la bible (livre de Josué) il a fallu que sept prêtres fassent sept fois le tour de Jéricho en faisant sonner leurs trompettes pour que s’effondre la muraille qui protégeait la ville. En d’autres lieux, selon Homère, c’est un immense cheval de bois, rempli de guerriers, qui a réussi à s’introduire dans la ville de Troie par la porte, faute de pouvoir franchir ses remparts. L’histoire est pleine de récits de ce genre, parfois mythiques, mais parfois réels : certains habitants de Carcassonne, comme de Concarneau, de Saint-Malo ou d’Essaouira, vivent encore à l’intérieur de citadelles ou de villes closes chargées d’histoire. Autres exemples plus récents et peu glorieux, le mur de Berlin et celui de Donald Trump entre les Etats-Unis et le Mexique indiquent qu’un mur peut servir à se protéger, mais aussi à empêcher des populations entières de choisir la liberté ... On pourrait citer encore ces villes américaines majoritairement peuplées de retraités aisés qui y habitent parce qu’ils s’y sentent protégés de toute incursion non autorisée.

Pourtant, la plus grande muraille de l’histoire, bien réelle et encore en place, c’est la grande muraille de Chine. Avec ses 21 000 kilomètres, même s’il ne faut pas croire ceux qui racontent qu’elle est visible de la lune, il s’agit bien de l’ouvrage le plus important jamais bâti par l’homme. Elle est également le symbole des pays qui, las de subir des invasions périodiques et ne trouvant pas d’autre solution, ont fini par mobiliser leur armée, non pas pour se défendre contre l’envahisseur, mais pour construire une grande muraille ou des remparts réputés infranchissables.

Ce sont pourtant deux autres grandes murailles, vertes cette fois, qui mobilisent désormais l’attention de tous ceux qui préfèrent la paix à la guerre :

- Voici d’abord la grande muraille verte de la Chine, dont la « construction » a commencé en 1978 et dont l’achèvement est programmé pour 2050, voire pour 2075 ... Cette fois, il ne s’agit plus de s’opposer aux invasions des guerriers mongols, mais de lutter contre l’avancée du désert de Gobi et contre les tempêtes de sable qui, périodiquement, rendent l’air irrespirable à Pékin, mais aussi en Corée et même au Japon. Longue de 4500 kilomètres, et pouvant atteindre par endroits une largeur de 100 kilomètres, cette muraille verte est destinée également, selon son initiateur Deng Xiaoping, à lutter contre le réchauffement climatique en favorisant l’absorption de CO 2 par les millions d’hectares de forêts du projet. Plus généralement, la Chine s’en sert pour répondre aux critiques qui lui sont faites concernant la production de gaz à effet de serre : selon ses dirigeants, la Chine veut faire progresser ses surfaces forestières beaucoup plus rapidement que par le passé. Il est vrai que, selon la FAO, la surface forestière de la Chine a augmenté de 24 % entre 2000 et 2020, pendant que, durant la même période, la surface forestière du Brésil diminuait de 10 %. Pour Pékin, la grande muraille verte n’est qu’un aspect d’une politique plus globale visant à faire passer les surfaces forestières du pays de 23 % de sa surface globale, chiffre de 2020, à 35 % en 2035. Cette perspective volontariste est mise en doute par les écologistes, mais les chiffes des vingt dernières années, publiés par la FAO, soulignent que la tendance, symbolisée par la grande muraille verte, est bien à une augmentation importante des surfaces forestières chinoises.

- La grande muraille verte chinoise a désormais une sœur jumelle : la grande muraille verte africaine. Ce projet, porté depuis 2007 par l’Union Africaine, consistait au départ à planter des arbres sur une longueur de 7 800 kilomètres entre Dakar et Djibouti, et sur une largeur de 15 kilomètres, soit des plantations de 12 millions d’hectares. Les pays traversés, d’Est en Ouest, sont le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, le Burkina-Faso, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Soudan du Sud, l’Érythrée, l’Ethiopie et Djibouti. Il s’agit évidemment de se battre contre les avancées du désert dans cette région du Sahel où la pluviosité est très faible, où les sols sont particulièrement fragiles et dont les habitants ont des conditions de vie difficiles. Ce projet avance très lentement, notamment parce que les scientifiques ont du mal à se mettre d’accord, non seulement sur son utilité (un mur d’arbres est-il vraiment capable de stopper la désertification ?), mais aussi sur les essences qu’il convient de planter : acacias ? dattiers du désert ? A l’initiative d’Emmanuel Macron, ce projet a été relancé récemment par des promesses de financements supplémentaires. En fait, il n’est réalisé aujourd’hui qu’à 5 %, et seul le Sénégal a réellement commencé à le concrétiser, en modifiant d’ailleurs sa nature : il ne s’agit plus seulement de planter des arbres mais de mettre en œuvre des politiques de développement rural, à base d’agro-foresterie, dans lesquelles les agriculteurs, les éleveurs et les femmes seront impliqués. L’avenir nous dira si cette grande muraille verte n’est qu’un éléphant blanc de plus dans l’univers africain.

Ces deux grandes murailles ont un objectif premier : lutter contre la désertification, mais leurs promoteurs veulent également participer au combat pour la biodiversité et à la lutte contre le réchauffement climatique en mettant un coup d’arrêt à la diminution des surfaces forestières mondiales. Concernant la biodiversité, leur utilité est contestée, car rien ne palliera la perte des forêts primaires ; concernant les surfaces forestières, le combat est encore loin d’être gagné, même si le rythme de diminution de ces surfaces ralentit : selon la FAO, c’était 78 millions d’hectares forestiers en moins dans le monde entre 1990 et 2000, 52 millions d’hectares en moins au cours de la décennie 2000 – 2010, et 47 millions d’hectares en moins entre 2010 et 2020. Le chemin sera long pour que les surfaces forestières mondiales recommencent à augmenter : cela a été le cas entre 1990 et 2020 dans 80 pays, alors que, dans 35 pays, ces surfaces n’ont pas varié et que 80 autres pays ont vu leurs surfaces forestières diminuer.

Quoi qu’il en soit, les grandes murailles, les remparts et les fortifications de l’histoire avaient évidemment jusqu’à présent une tonalité guerrière et conflictuelle. Les deux nouvelles grandes murailles vertes sont plus « sympathiques », même s’il s’agit toujours de lutter contre des ennemis (la désertification et le réchauffement climatique), mais dans le cadre d’un combat partagé et appuyé par la communauté internationale.

Pierre le Roy, février 2021