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Les inégalités : comment les mesurer ?

Organisation Mondiale de la SantéBonheur Mondial, édition 2020, vient de paraître, et les 94 pages de cette 19ème édition sont désormais  disponibles sur mon site Internet GLOBECO. L’article de mai 2020, ci-après, concerne la mesure des inégalités.

Le thème des inégalités est très présent dans les 40 critères qui constituent mon indice du bonheur mondial (IBM), et cela dès le début (2001), alors que le PNUD a attendu 2009 pour ajouter la prise en compte des éléments relatifs aux inégalités dans sa présentation de l’IDH. Rappelons que ces inégalités concernent, d’une part, la comparaison entre pays riches et pays pauvres et, d’autre part, les inégalités de revenus et/ou de patrimoine à l’intérieur des différents pays.

 

1 - Concernant la comparaison entre pays riches et pays pauvres, l’IBM en tient compte à travers 3 éléments : le PIB, l’espérance de vie à la naissance et le niveau de formation. Pour chacun de ces critères, la moyenne mondiale est  complétée par l’évolution de la  situation de l’Afrique Subsaharienne, région la plus pauvre du monde,  par rapport à la moyenne mondiale. Ce choix de la moyenne mondiale comme élément de comparaison s’explique par le fait que la notion de « pays riches » est statistiquement difficile à définir. On pourrait choisir la moyenne des pays de l’OCDE, mais le nombre de pays membres de l’OCDE a varié plusieurs fois depuis l’an 2000.    Les résultats, pris en compte pour le calcul de l’IBM, sont les suivants :

 

- Concernant le PIB, calculé selon la méthode de la parité de pouvoir d’achat, la situation a peu évolué entre 2000 et 2018, dernière année statistiquement connue : le PIB moyen par tête de l’Afrique Subsaharienne représentait 21,6 % de la moyenne mondiale en 2000 ; le chiffre correspondant est de 22,2 % en 2018.

 

- Concernant l’espérance de vie à la naissance, les chiffres correspondants sont de 71 et de 85 %. Le rattrapage est important dans ce domaine.

 

- Il en est de même concernant le niveau de scolarisation du primaire au supérieur  calculé par l’UNESCO : les chiffres correspondants sont de 56 et 65 %.   

 

2 – Les inégalités à l’intérieur de chaque pays sont aujourd’hui présentées comme un des scandales majeurs de la mondialisation et du libéralisme de notre époque. Il est vrai que les revenus et les patrimoines des 2200 milliardaires en dollars qui existent désormais dans notre monde sont choquants, surtout dans des pays comme l’Inde, qui en compte une centaine, où la pauvreté est générale ; il est vrai aussi que les revenus des grands patrons, des grands artistes ou des grands sportifs dépassent parfois l’entendement. Il est vrai enfin que le capitalisme et le libéralisme permettent à ces privilégiés d’améliorer leur situation d’année en année, alors que le sort des personnes défavorisées ne s’améliore, au mieux, que très lentement et très parcimonieusement.

 

Les organismes internationaux ont donc tenté de mesurer ces inégalités et leur évolution, mais ce n’est pas facile. Il faut d’abord distinguer les inégalités de revenus et les inégalités  de patrimoine, en sachant que ces dernières, résultat de l’accumulation au cours du temps des inégalités de revenus, sont encore plus importantes que les inégalités de revenus. Concernant les inégalités de revenus, il faut également s’assurer du fait que les comparaisons sont faites compte tenu de la redistribution qui s’opère à travers la fiscalité et les système sociaux. Il faut enfin choisir une méthode. Les organismes internationaux en privilégient traditionnellement deux :

 

- On peut comparer les revenus des 10 % de ménages les plus favorisés avec les 10 % de ménages les plus défavorisés, et surveiller l’évolution au cours du temps du rapport entre les deux catégories. Curieusement les études plus récentes, comme celles du laboratoire mondial des inégalités, piloté en particulier par Monsieur Piketty, comparent plutôt le revenu de 10 % de ménages aux revenus les plus importants avec les 50  % de ménages ayant les revenus les moins élevés. Cela brouille les cartes, mais, quelle que soit la  méthode, la conclusion est la même : les inégalités de revenus ont augmenté dans la plupart des pays au cours des dernières années, notamment aux Etats-Unis et en Chine, et beaucoup moins en Europe grâce à la redistribution opérée par la fiscalité et les politiques sociales.  

 

- On peut aussi adopter le coefficient du chercheur italien GINI, dont le principe est le suivant : au niveau zéro, l’égalité est parfaite : tous les ménages ont le même revenu. Au niveau 100, l’inégalité est totale : un seul ménage concentre la totalité des revenus du pays concerné. Plus le coefficient est faible, et plus le pays est égalitaire ; plus le coefficient est élevé et plus le pays est inégalitaire. Ce coefficient, publié par de nombreux organismes (Banque Mondiale, OCDE, Eurostat ...) a l’avantage de tenir compte des revenus de tous les ménages ; il a l’inconvénient de concerner des années parfois un peu anciennes, compte tenu de la complexité des calculs qu’il exige.

 

C’est ce coefficient que GLOBECO a choisi pour mesurer l’évolution des inégalités de revenus à l’intérieur de chacun des 60 pays  classés. Depuis 2000, et jusqu’à 2018, dernière année statistiquement connue, les résultats sont les suivants :

 

- Concernant l’IBM, nous faisons la moyenne des coefficients de GINI des 60 pays classés, en sachant que ce sont les pays dont les statistiques sont les plus crédibles et en s’assurant ainsi une base de comparaison stable. Rappelons que ces 60 pays représentent 85 % de la population mondiale, et 90 % du PIB mondial. Depuis l’an 2000, le coefficient est passé de 35,8 à 36,5. Il s’agit bien d’une augmentation des inégalités de revenus, mais relativement faible  (de l’ordre de 2 % en 20 ans). Ce résultat cadre mal avec les affirmations selon lesquelles les inégalités de revenus augmenteraient tous les ans de façon considérable.    

 

- Concernant le classement par pays, on peut classer les différents pays dans 5 catégories :

 

  • Les pays égalitaires ++, dont le coefficient de GINI est compris entre 25 et 30 : il s’agit pour l’essentiel de pays du Nord de l’Europe et d’Europe centrale ou orientale : Ukraine (25), Tchéquie (26), Norvège et Finlande (27), Danemark, Pays-Bas, (28), Suède (29), Hongrie et Autriche (30).

 

  • Les pays égalitaires +, dont le coefficient de GINI est situé entre 31 et 36. On trouve ici de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, dont la France, mais aussi des pays anglo-saxons, méditerranéens, arabes et asiatiques :   Allemagne, Bangladesh, Corée du Sud, Egypte, Irlande, Japon, Pologne, Suisse, (32), Tunisie, Royaume Uni, Pakistan, France, (33), Canada (34), Viet Nam, Ethiopie, Italie, Portugal (35), Thaïlande, Roumanie, Australie, Espagne, Grèce, Inde (36).

 

  • Les pays modérément inégalitaires, dont le coefficient de GINI est situé entre 37 et 40, c’est à dire au delà de la moyenne mondiale ; principaux pays concernés : Russie, Indonésie, Myanmar (38), Maroc, Chine, Israël (39) Sénégal, Iran, Sri Lanka (40).

 

  • Les pays fortement inégalitaires, dont le coefficient de GINI est situé entre 41 et 45 : Malaisie, Argentine, Etats-Unis (41), Turquie, RD Congo (42), Nigeria (43), Philippines (45).

 

  • Les pays très fortement inégalitaires, dont le coefficient de GINI est supérieur à 45 ; il s’agit ici, exclusivement, de pays d’Amérique latine et de l’Afrique du Sud : Chili, Venezuela (47), Mexique Pérou (48), Colombie (50), Brésil (53), Afrique du Sud (63).

 

Contrairement à ce qu’on lit et qu’on entend souvent, la France est relativement bien placée dans ce domaine.

 

On peut aussi observer l’évolution de ce classement. Depuis 10 ans, la stabilité est la règle : les classements n’ont pratiquement pas bougé. En particulier, les pays d’Amérique Latine et l’Afrique du Sud restent obstinément les pays les plus inégalitaires du monde, et de loin, tandis que les pays européens du Nord, du centre et de l’Est confortent leur position de champions des sociétés les plus égalitaires.

 

 

 

Pierre le Roy, mai 2020

Articles précédents disponibles sur mon site Internet GLOBECO, rubrique : « Il ne faut pas désespérer la planète »

Derniers ouvrages publiés :

- « Histoire de l’agriculture française de 1867 à nos jours »,  SAF Agr’idées, 2017

- « La famine vaincue ? », éditions France Agricole, 2019

- « ENGIE, de la Compagnie de Suez (1858) à nos jours », ECONOMICA, 2020