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Ni rire, ni maudire, ni pleurer, comprendre
(Spinoza)

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Requiem pour Suez ?

Organisation Mondiale de la SantéPlusieurs fois déjà, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Suez a failli mourir. En 1956 d’abord, lorsque Nasser a nationalisé le canal ; après l’expédition militaire  ratée de Suez et de longues négociations, l’Egypte a finalement accepté un compromis : « A nous le canal, à vous la compagnie ». Suez était sauvé une première fois. En 1981 ensuite, lorsque le président Mitterrand a décidé de nationaliser les grandes banques, dont Suez et Paribas, considérées comme les symboles de la détestable finance ; en réalité, une fois nationalisée, Suez a subsisté car nos dirigeants socialistes ont vite été contraints de revenir à des sentiments moins abrupts à l’égard de la finance.

En 2015 encore, lorsque les dirigeants de Suez, pour des raisons qui n’ont jamais été expliquées, ont décidé que Suez s’appellerait désormais ENGIE ; immédiatement, les dirigeants de Suez-environnement, filiale d’ENGIE, ont alors décidé de s’appeler Suez. Cette succession de disparitions programmées  et de résurrections improbables m’a incité, dans le livre (1) que j’ai consacré à l’histoire de Suez et d’ENGIE, à affirmer dans ma conclusion que « Suez ne meurt jamais ».

Cette fois, la partie semble plus difficile. Il semble bien, sauf si les tribunaux qui sont saisis en décident autrement ou si les dirigeants de Suez trouvent une solution alternative permettant à Suez, une fois de plus, de ne pas mourir, que la mort de Suez est bien programmée. Dans ce  cas, L’historien, même amateur, ne pourra que s’en attrister, mais, une fois encore, tout n’est pas forcément perdu pour l’appellation Suez. En effet, le président de Veolia Antoine Frérot a laissé entendre que l’appellation du nouvel ensemble Veolia-Suez restait ouverte. Du coup, les bons esprits, toujours imaginatifs, n’ont pas manqué de proposer une appellation qui pourrait être « la Générale de Suez » ; « La Générale » pour rappeler que Veolia est l’ancienne Générale des Eaux, et « de Suez » pour sauvegarder 150 ans d’histoire des entreprises de  notre pays. Affaire à suivre ...

 

Plus fondamentalement, que penser de cette fusion programmée ?  Trois solutions s’offraient aux dirigeants d’ENGIE concernant l’avenir de Suez :

 

  • La première était le statuquo, c’est à dire une situation où Suez était une filiale d’ENGIE sans l’être tout en l’étant. Cette solution était considérée généralement comme invivable à long terme.
  • La seconde, préconisée semble-t-il par l’ancienne dirigeante d’ENGIE Isabelle Kocher, consistait à rassembler en une seule entité ENGIE et Suez, afin de constituer ce qu’Isabelle Kocher appelait « le champion du monde de la transition énergétique ». Selon ses détracteurs, cette solution consistait, sans jeu de mots,  à marier l’eau et le feu. Faut-il voir dans ce refus le poids des cadres d’ENGIE issus de Gaz de France, peu enclins à pactiser avec les anciens de la Lyonnaise des eaux, encore nombreux chez Suez ? Quoiqu’il en soit, le président d’ENGIE a décidé de se séparer de Suez, et Isabelle Kocher a été remerciée, le jour même où paraissait mon livre ...
  • La troisième solution, qui a été retenue, consistait à consacrer la vocation d’ENGIE dans le gaz et dans le nucléaire, tout en proclamant sa volonté de se développer également dans les énergies renouvelables, et à laisser Suez se faire absorber par VEOLIA, constituant ainsi un champion national et européen de l’eau et des déchets. En fait, cette absorption ne sera que partielle, puisque les activités françaises  « eaux » de Suez seront gérées par un autre opérateur que VEOLIA, pour satisfaire notre législation sur la concurrence, et que d’autres activités de Suez ont été « mises à l’abri » dans une fondation de droit néerlandais ... Toutes ces opérations, un peu curieuses, font l’objet de recours devant les tribunaux, et la solution définitive pourrait bien n’intervenir qu’au printemps ...

 

Il ne m’appartient pas d’en juger, puisque beaucoup d’éléments de ce dossier restent assez mystérieux.

 

- Première question : quelle a été la position du gouvernement dans cette affaire ? Difficile d’imaginer que cette opération ait été initiée sans son accord, mais ses trois représentants s’y sont opposés lors du vote du conseil d’administration d’ENGIE sur cette opération.

 

- Deuxième question : comment expliquer que Gérard Mestrallet, véritable père d’ENGIE, ait été tellement silencieux tout au long de cet épisode ? Il s’était prononcé plusieurs fois, en tant que PDG d’ENGIE, conjointement avec Isabelle Kocher,  pour une orientation de son entreprise vers le développement durable, considéré comme « une belle entreprise ». L’orientation prise aujourd’hui semble tourner le dos à ce type de  projet ...

 

- En fait, la vraie question, plus stratégique, qui n’a été que rarement posée, est la suivante : était-il souhaitable et possible de marier une entreprise à vocation énergétique comme ENGIE avec une entreprise à vocation environnementale comme Suez 

 

Les dirigeants d’ENGIE, qui ont considéré que ce n’était pas souhaitable, semblent bien avoir choisi la solution de facilité : rester dans leur métier, continuer « comme avant » et améliorer la situation financière de leur entreprise en empochant au passage plus de 3 milliards d’Euros, fruit de la vente de leurs actions Suez.  Quoi qu’il en soit, Espérons qu’ENGIE et le nouvel ensemble VEOLIA-Suez auront, chacun séparément, la taille suffisante pour ne pas être avalés, dans quelques années, par des géants chinois ou américains ...

 

 

Pierre le Roy, décembre 2020

 

(1) « ENGIE, de la compagnie de Suez (1857) à nos jours », ECONOMICA, 2020